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Résultat du Prix du jeune auteur 2019

Le Prix du jeune auteur organisé chaque année par la revue Sociologie du travail encourage de jeunes auteurs et autrices à valoriser un travail de recherche et à se confronter aux normes académiques en s’appropriant les codes de l’écriture scientifique et en jouant le jeu de l’évaluation par les pairs.

Nous avons reçu quinze propositions cette année, qui ont été examinées par un jury coordonné par Odile Join-Lambert et composé de six collègues : trois membres du comité de rédaction — Anne-Cécile Douillet, Geneviève Pruvost et Pascal Ughetto — et trois collègues extérieur·es au comité — Flora Bajard, Marie Benedetto-Meyer et François Dedieu.

La sélection s’est faite en deux tours, avec un choix final qui a porté sur six articles. À l’issue de ce second tour, trois prix sont attribués cette année encore, les auteurices des trois autres articles présents au second tour étant pour leur part invité·es à soumettre au comité de rédaction une version retravaillée de leurs textes, en vue d’une publication en varia.

Un premier prix ex aequo est décerné à Gabriel Alcaras, doctorant au Centre Maurice Halbwachs (CMH, CNRS, EHESS et ENS) sous la direction d’Emmanuel Didier et Christophe Prieur, pour son article intitulé « Des biens industriels publics. Genèse de l’insertion des logiciels libres dans la Silicon Valley ».

Alors que les logiciels libres sont fréquemment appréhendés dans le débat public ou académique pour illustrer une logique de « communs » à travers lesquels des acteurs sauraient échapper aux logiques de marché pour construire et entretenir des infrastructures de bien public, cet article reconstitue une histoire de la genèse des logiciels libres toute en surprises et en nuance. À partir du cas du logiciel CVS et à l’aide d’entretiens avec les ingénieurs impliqués ainsi qu’en retraçant leurs trajectoires professionnelles, l’auteur parvient à montrer que ces ingénieurs n’ont pas été portés, purement et simplement, par une motivation anti-marchande ou d’alternative au marché ou aux impératifs commerciaux. Ce sont plutôt des logiques professionnelles et d’activité qui ont été à l’œuvre : la mobilité professionnelle conduit les ingénieurs concernés à chercher les moyens d’importer le logiciel dans la nouvelle entreprise pour pouvoir continuer à l’utiliser et à le développer en contournant l’obligation faite par le nouvel employeur d’utiliser un logiciel commercial ou propriétaire. Dans la contribution partagée entre des membres d’entreprises commerciales et d’universités, les motivations ne sont pas en tant que telles de lutter contre la marchandisation mais plutôt de développer des outils qui les aident à aller plus vite dans la production de logiciels. Il est, par ailleurs, difficile de reconstituer une distinction très nette entre des contributions purement bénévoles ou amateurs et des contributions rémunérées.

Un premier prix ex aequo est également décerné à Raphaël Colliaux, chercheur à l’Institut français d’études andines (IFEA) qui a soutenu en 2019 à l’EHESS sa thèse réalisée sous la direction de Catherine Alès, pour son article intitulé « Les élus. Construction du groupe et poursuite des études supérieures chez les Matsigenka (Amazonie péruvienne) ».

S’appuyant sur une enquête ethnographique, cet article porte sur la poursuite d’études supérieures des jeunes Matsigenka, Amérindiens de l’Amazonie péruvienne. D’un côté, le fait de poursuivre des études et d’aller étudier en ville est encouragé par la communauté qui souhaite voir ses membres se professionnaliser, acquérir des compétences les rendant aptes à aider leur communauté (enseigner, soigner, gérer…) mais aussi à comprendre les interlocuteurs extérieurs à la communauté en parlant leur langue et en acquérant des compétences techniques. D’un autre côté, les départs sont sources d’inquiétude car le risque est important de voir les jeunes échouer dans leurs études ou bien choisir de ne pas revenir au sein de leur communauté d’appartenance. Dès lors, l’article explore les différentes manières dont les départs sont encadrés par des contrats moraux, des engagements parfois écrits, et par des dispositifs — de sélection, d’aide financière, de sanction en cas de non-retour ou d’absence d’assiduité en cours, d’organisation de visites ou de retours pendant les vacances, ou encore la location d’un logement commun aux étudiants près du campus… Ces dispositifs permettent d’engager le jeune, de le contrôler et de le soutenir. L’article montre ainsi finement l’effort du collectif pour lier les jeunes par des engagements de retour, sans contrôle assuré de ce retour.

Le troisième prix est décerné à Pierre Nocerino, doctorant au Laboratoire interdisciplinaire d’études sur les réflexivités (LIER, EHESS) sous la direction de Cyril Lemieux. Son article a pour titre « Faire groupe entre la poire et le fromage. Autonomie et informalité dans le travail des auteurs de BD ».

L’auteur s’intéresse ici aux normes informelles des auteurs de bandes dessinées, postulant que l’informalité est un moyen privilégié de saisir les règles et les normes de cette profession. Il prend un parti méthodologique original consistant à repérer les normes informelles lors d’un dîner au cours du festival d’Angoulême. Il décrit ainsi plusieurs types de règles — notamment les normes de qualité des dessins —, mais montre que la règle prépondérante est l’engagement dans les relations interpersonnelles (cordialité, dérision, etc.) qui permet d’éviter la rupture de collaboration. L’auteur cherche ensuite plus généralement à comprendre quels sont les effets de l’informalité sur ce groupe professionnel. Il soutient que l’informalité est à la fois une ressource et une contrainte pour l’autonomisation de ces professionnels. Si elle permet aux auteurs de constituer des réseaux, elle limite simultanément les possibilités de constitution d’un groupe professionnel.

Ces trois articles seront publiés dans Sociologie du travail, vol. 62, n°3, à paraître en septembre. L’appel à candidatures pour l’édition 2020 du prix sera publié très prochainement sur ce site. Les auteurices de trente ans et moins sont cordialement invité·es à entreprendre dès maintenant la rédaction des articles qui seront à soumettre en septembre prochain.