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Vol. 58 - n°3 (juillet-septembre 2016)

Prix du jeune auteur 2015

Éditorial
La rédaction

Des indicateurs pour gouverner la qualité hospitalière. Sociogenèse d’une rationalisation en douceur
Hugo Bertillot

Pouvoir statutaire, pouvoir relationnel. Une analyse organisationnelle des architectes en situation de travail
Marie Piganiol

Surveiller par les bases de données : construction et gestion des faits de sécurité et de sûreté dans le milieu ferroviaire
Florent Castagnino

Article varia

Faire preuve de sa spécificité pour se maintenir. Le travail d’entretien du territoire professionnel des rééducateurs de l’Éducation nationale (2007-2015)
Lorenzo Barrault-Stella, Sandrine Garcia, Anne-Élise Vélu

Comptes rendus


Prix du jeune auteur

Éditorial : Prix du jeune auteur 2015
La rédaction

Des indicateurs pour gouverner la qualité hospitalière. Sociogenèse d’une rationalisation en douceur

Governing Hospital Quality through Indicators : The Sociogenesis of a “Soft Rationalisation”

Hugo Bertillot

Résumé

Le secteur hospitalier français est affecté par de multiples réformes prétendant optimiser sa gestion. Dans l’ombre du déploiement de nouveaux instruments de tarification inspirés des logiques du New Public Management, des dispositifs d’évaluation de la qualité des soins sont discrètement généralisés, parmi lesquels des indicateurs censés évaluer la qualité hospitalière. Nourris de savoirs diversifiés, équivoques dans leurs usages, ces indicateurs sont suffisamment plastiques pour ne pas brusquer les professionnels de santé. Ils n’en constituent pas moins une technologie normative robuste, déployée à grande échelle, qui s’est imposée en profondeur dans la régulation hospitalière. Cet article retrace la sociogenèse de ces indicateurs de qualité sur une vingtaine d’années. L’idée que les hôpitaux doivent rendre des comptes en matière de qualité a émergé comme un motif d’action publique à la fin des années 1990, dans un contexte marqué par les infections nosocomiales, la mobilisation de patients et les palmarès hospitaliers des médias. Dans les années 2000, experts et régulateurs ont dû inventer une réponse acceptable à ces pressions en faveur de l’« auditabilité », sous la forme d’une instrumentation aux caractéristiques singulières. Notre analyse de la sociogenèse discrète, prudente et incrémentale des indicateurs de qualité montre comment une entreprise de rationalisation gestionnaire a pu s’épanouir en douceur dans la régulation d’un secteur à dominante professionnelle.

Mots clés : Action publique ; Santé ; Hôpital ; Indicateurs ; Quantification ; Auditabilité ; Rationalisation

Abstract

Many reforms claiming to optimise hospital management have been introduced into the French healthcare system. In the shadow of highly visible and much criticised reforms, such as new health service pricing instruments inspired by New Public Management principles, another process is quietly taking place, through the implementation of various institutional devices to evaluate quality of care. These “quality indicators” are based on managerial as well as professional criteria. Constructed as a “soft” assessment mechanism, they nevertheless constitute a robust auditing technique, which has been carefully but widely disseminated to hospitals throughout the healthcare sector. This article retraces the sociogenesis of quality indicators over the last two decades. The idea of hospital accountability first emerged in the late 1990s, in a context characterised by nosocomial infections, patient activism and media-based hospital rankings. In the 2000s, experts and hospital regulators had to come up with an acceptable response to external pressure for accountability, which shaped the singular characteristics of these instruments. We argue that throughout this discreet process of sociogenesis, quality indicators allowed French regulatory institutions to take a softly-softly approach to the rationalisation of hospital activities, while buffering conflicts with health professionals.

Keywords : Public Policy, Health Care, Hospitals, Indicators, Quantification, Auditability, Rationalisation

DOI : 10.1016/j.soctra.2016.06.010

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Pouvoir statutaire, pouvoir relationnel. Une analyse organisationnelle des architectes en situation de travail

Status and Relationships as Sources of Professionals’ Power : An Organisational Analysis of Architects at Work

Marie Piganiol

Résumé

L’objectif de cet article est de contribuer au débat sur la vulnérabilité professionnelle. Il interroge la capacité des professionnels à défendre leur expertise dans des contextes organisationnels marqués par des formes de contrôle renouvelées et une division du travail poussée. Il s’appuie pour cela sur une enquête ethnographique de plusieurs mois portant sur le travail de conception d’un projet architectural parisien. Croisant les outils de la sociologie des professions avec ceux de la sociologie des organisations, nous proposons d’appréhender le pouvoir des professionnels non pas seulement comme un attribut statutaire lié à la professionnalisation d’un groupe social (pouvoir statutaire), mais aussi dans sa dimension relationnelle, c’est-à-dire comme une capacité d’action négociée dans un système d’interdépendances (pouvoir relationnel). L’article montre que face aux contraintes très fortes auxquelles ils sont soumis dans leur contexte de travail, les architectes développent des formes de résistance et de nouveaux espaces de pouvoir à partir de ressources qu’ils tirent, d’une part, de la solidité de leur statut et, d’autre part, des relations sociales qui composent leur contexte de travail.

Mots clés : Professions ; Vulnérabilité ; Pouvoir ; Architectes ; Organisation ; Conception ; Autonomie

Abstract

The article discusses the issue of the vulnerability of professionals. It questions the ability of professionals to defend their expertise in organisations characterised by extensive formal controls and a far-reaching division of labour. Based on ethnographic fieldwork on the preparation of an architectural project in Paris and drawing on an organisation theory perspective, the article reconsiders the sources of professionals’ power. It argues that this power has two distinct sources : the status that professionals draw from control over their jurisdiction (status-based power), and a capacity for negotiated action among interdependent actors (relation-based power). The article shows that, even in highly restrictive environments, architects may develop new forms of resistance and find alternative areas of control. They do so by relying on the robustness of their professional status and by using the social relations that shape their working environment.

Keywords : Professions, Vulnerability, Power, Architects, Organisations, Conception, Autonomy

DOI : 10.1016/j.soctra.2016.06.005

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Surveiller par les bases de données : construction et gestion des faits de sécurité et de sûreté dans le milieu ferroviaire

Dataveillance : Construction and Management of Safety and Security Issues on Railways

Florent Castagnino

Résumé

Cet article explore la façon dont la SNCF utilise des bases de données dans sa politique de sécurité (prévention des accidents) et de sûreté (prévention de la délinquance). Le rapprochement entre ces deux types de risques — souvent étudiés séparément — permet de voir comment l’entreprise publique rationalise sa lutte contre la délinquance. Pour ce faire, l’analyse compare deux bases de données (une en sécurité, l’autre en sûreté) à trois niveaux : la collecte des données, leur classification et leurs usages. Elle donne ainsi à voir comment l’outil statistique permet à l’entreprise de traiter la délinquance non plus comme une « incertitude », mais comme un « risque ». Cependant, l’homogénéisation nationale de la saisie tend à minorer la valeur instrumentale des données pour les acteurs locaux. L’article montre ainsi que la constitution et la mobilisation des bases de données dépendent en partie de l’historicité et de la spatialité du risque.

Mots clés : Sécurité ; Sûreté ; Surveillance ; Risque ; Incertitude ; Base de données ; Opérateurs de saisie ; Chemin de fer

Abstract

How can the use of databases contribute to the management of both safety (accident prevention) and security (crime prevention) ? These two types of risk are typically studied separately, since the former relates to accidental events while the latter is concerned with intentional acts. However, bringing the two together makes it possible to explore similarities in their management, despite the differences in the type of risk. Through a case study of France’s National Railway Company, this article shows how the public firm is using databases to rationalise its crime prevention policy on the basis of its previous experience in accident prevention, through a comparison of how staff in both domains collect, process and use data. The article highlights a shift in the company’s security policy, as it uses databases to move crime handling from an “uncertainty” to a “risk” management strategy. However, the homogenisation of the data input process at national level reduces the instrumental value of the data at the local scale. The article finally shows that the constitution and use of data depend partly on the historicity and spatiality of risk.

Keywords : Safety, Security, Monitoring, Risk, Uncertainty, Database, Data input operators, Railways

DOI : 10.1016/j.soctra.2016.06.015

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Article varia

Faire preuve de sa spécificité pour se maintenir. Le travail d’entretien du territoire professionnel des rééducateurs de l’Éducation nationale (2007-2015)

Demonstrating Specificity to Maintain Status. How Remedial Teachers Hold Professional Territory in France’s National Education System (2007-2015)

Lorenzo Barrault-Stella, Sandrine Garcia, Anne-Élise Vélu

Résumé

Fondé sur des archives, des entretiens et des enquêtes ethnographiques dans plusieurs écoles, cet article analyse les modalités par lesquelles un groupe professionnel peu connu, les rééducateurs de l’Éducation nationale (appelés « maîtres G » et chargés d’accompagner les élèves en difficulté d’apprentissage), défend une expertise spécifique et entretient son territoire dans la période contemporaine. Entre 2007 et 2012, la profession voit sa juridiction menacée politiquement par un projet visant à supprimer cette fonction, dans un contexte de concurrence exacerbée avec d’autres professionnels de la lutte contre l’échec scolaire. Les rééducateurs se défendent à travers leur organisation nationale, la Fédération nationale des associations des rééducateurs de l’Éducation nationale (FNAREN), et obtiennent une extension de leurs prérogatives à la faveur de l’alternance politique de 2012. Mais c’est surtout à travers leurs pratiques professionnelles quotidiennes qu’ils mettent en œuvre un important travail d’inférence, visant à prouver la singularité de leur expertise (à mi-chemin entre celle des enseignants « ordinaires » et celle des psychologues) et l’efficacité de leurs traitements. L’observation de situations de travail, de la constitution de leurs clientèles et de leurs relations avec les autres professionnels de la lutte contre l’échec scolaire avec lesquels ils sont en concurrence potentielle, permet de souligner la manière dont ils entretiennent en acte la juridiction du groupe, son crédit et sa légitimité en mettant en avant leur spécificité professionnelle.

Mots clés : Groupe professionnel ; Expertise ; Concurrence ; Mobilisations ; Territoires ; Échec scolaire ; Psychologisation

Abstract

Drawing on archives, interviews and ethnographic surveys in several schools, this paper seeks to analyse the methods whereby a little-known professional group — remedial teachers within France’s national education system (also known as ‘G masters’) — continues to maintain its specific expertise and professional territory. Over the period 2007-2012, the profession saw its jurisdiction and its existence come under political threat, in a context of fierce competition with other professionals dedicated to addressing educational failure. Defending their interests through their national organisation (FNAREN), remedial teachers eventually succeeded in maintaining their prerogatives as a result of the change of government in 2012. However, it was essentially through their day-to-day practices in schools that they managed to maintain status, by seeking to demonstrate the exclusivity of their expertise (half-way between ‘ordinary’ teachers and psychologists) and the effectiveness of their solutions. Observing their work in situ, how they build their clientele within schools and their tangible relationships with other professionals also involved in combating educational failure, with whom they are potentially in competition, highlights the way in which they maintain the jurisdiction, credibility and legitimacy of their activity, by emphasising their own professional specificity.

Keywords : Professional Groups, Expertise, Competition, Mobilisation, Territories, Learning Disabilities, Psychologising

DOI : 10.1016/j.soctra.2016.06.003

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Comptes rendus

Digital Paper : A Manual for Research and Writing With Library and Internet Materials, A. Abbott. The University of Chicago Press, Chicago and London (2014). 272 p.
Claire Lemercier

Peaceland : Conflict Resolution and the Everyday Politics of International Intervention, S. Autesserre. Cambridge University Press, New York (2014). 360 p.
Mathias Thura

Fallout. Nuclear Diplomacy in an Age of Global Fracture, G. Mallard. The University of Chicago Press, Chicago and London (2014). 372 p.
Florent Pouponneau

Sociologie des élites délinquantes. De la criminalité en col blanc à la corruption politique, P. Lascoumes, C. Nagels. Armand Colin, Paris (2014). 304 p.
Sylvain Laurens

Vox populi. Une histoire du vote avant le suffrage universel, O. Christin. Le Seuil, Paris (2014). 288 p.
Michel Offerlé

La fragilité des liens marchands. Sociologie de la sous-traitance internationale, A. Surubaru. Éditions Petra, Paris (2014). 226 p.
Delphine Mercier

L’économie morale des sciences modernes. Jugements, émotions et valeurs, L. Daston. La Découverte, Paris (2014). 128 p.
Arnaud Saint-Martin

Guide de l’enquête globale en sciences sociales, J. Siméant (Ed.). CNRS Éditions, Paris (2015). 408 p.
Loïs Bastide

Mai 68, un pavé dans leur histoire. Événements et socialisation politique, J. Pagis. Presses de Sciences Po, Paris (2014). 344 p.
Michelle Zancarini-Fournel

En découdre. Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société, F. Gallot. La Découverte, Paris (2015). 286 p.
Maxime Quijoux

L’industrie à la campagne. 50 ans de mémoire ouvrière d’une usine de pâte à papier dans les Pyrénées, C. Thébault, J. Thoemmes. Octarès, Toulouse (2014). 72 pages, 41 photographies.
Anne Bory

Dictionnaire critique de l’expertise. Santé, travail, environnement, C. Gilbert, E. Henry, J.-N. Jouzel, P. Marichalar (Eds). Presses de Sciences Po, Paris (2015). 376 p.
Corinne Delmas

Les travailleurs du médicament. L’industrie pharmaceutique sous observation, P. Fournier, C. Lomba, S. Muller (Eds). Érès, Toulouse (2014). 344 p.
Didier Torny

La médicalisation de l’échec scolaire, S. Morel. La Dispute, Paris (2014). 216 p.
Pierre-Yves Bernard

Au tribunal des couples. Enquête sur des affaires familiales, Le Collectif Onze. Odile Jacob, Paris (2014). 312 p.
Nathalie Lapeyre

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